La revue Billebaude

Lancée en 2012 par la Fondation François Sommer et les Editions Glénat, Billebaude est une revue d’exploration et de réflexion sur les usages et représentations de la nature. Chaque semestre, la revue propose autour d’un thème – le loup, la forêt, la ruralité, etc. -, des contributions de chercheurs, journalistes, acteurs de terrain, artistes. Dans un esprit d’ouverture, la revue tisse des liens entre le monde de la recherche, de l’art et celui de la gestion de l’environnement autour des enjeux de conservation de la nature. Consciente que la crise écologique et économique invite à recomposer un nouveau savoir où la science dialogue avec la culture et la gestion avec les pratiques et savoirs traditionnels, la revue fonctionne comme un laboratoire d’idées et d’échanges.

dernier numéro

N°18 Les rapaces

Parution printemps 2021, 96 pages,
Prix public TTC France : 19.90 €

Ce numéro se penche sur lʼhistoire longue des relations entre les humains et les rapaces, partant des arts anciens de la fauconnerie jusquʼaux programmes récents de réintroduction, en particulier français et européens. Remontant à lʼantiquité, la pratique de la fauconnerie a été classée au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2010. À travers des portraits contemporains de fauconniers et dʼoiseaux, nous décrivons les étapes, les gestes, les modes dʼattention quʼimpliquent lʼaffaitage – le fait dʼapprivoiser et de dresser un rapace pour la chasse. La fauconnerie nʼest ni de la domestication, ni du dressage au sens strict. Selon le fauconnier américain, Stephen Bodio : « Elle consiste à apprendre la politesse à lʼégard dʼun oiseau ». Les rapaces ont longtemps été considérés comme nuisibles et ont vu leurs populations sʼeffondrer au cours du xxe siècle à cause des campagnes dʼéradication et de lʼintroduction du DDT et autres composés chimiques dans les pratiques agricoles. Comment la défense des rapaces, au croisement entre les mondes de la fauconnerie et de lʼornithologie, a-t-elle émergé et permis leur protection en France en 1981 ? Comment rendre des rapaces à la vie sauvage ?

Edito


Par Anne de Malleray et Joshua de Paiva

 

Le vol et la puissance sauvage des rapaces fascinent, et les relations intimes que certains humains ont su nouer avec eux – à travers l’affaitage en fauconnerie ou l’engagement pour leur conservation – prennent souvent leur source dans une expérience d’émerveillement remontant à l’enfance. Le jeune László, 13 ans, qui comme l’historienne des sciences Helen Macdonald au même âge, a des posters de faucons dans sa chambre, le fauconnier Olivier Toupet, l’ancien président de l’Association internationale pour la fauconnerie Patrick Morel, ou encore Jean-François Terrasse, 86 ans, qui a oeuvré toute sa vie pour la protection des rapaces – tous se souviennent de leurs premières rencontres : les chorégraphies aériennes d’un spectacle de fauconnerie, un « nid de buses magnifique », un pygargue blessé retrouvé dans un champ, deux petits éperviers sauvés d’un garde-chasse, quand les rapaces n’étaient pas encore protégés 1… Selon Gaston Bachelard, dans L’Air et les Songes, « si les oiseaux sont l’occasion d’un grand essor de notre imagination, ce n’est pas à cause de leurs brillantes couleurs. Ce qui est beau, chez l’oiseau, primitivement, c’est le vol. […] On ne voit la beauté du plumage que lorsque l’oiseau se pose à terre, lorsqu’il n’est plus, pour la rêverie, un oiseau 2. » À travers une multitude d’exemples littéraires, Bachelard analyse les ressorts de cette imagination aérienne, et en particulier du rêve de voler – où l’on ferait l’expérience vécue, incarnée, de la liberté et de la légèreté. Le rêve du vol est un topos de nos imaginaires – on pourrait remonter au mythe d’Icare, qui nous rappelle aux limites de nos corps. Mais qui n’a rêvé d’être libre comme l’air – l’allemand dit même « libre comme l’oiseau dans l’air » ? Quelle expérience du vol les fauconniers font-ils lorsqu’ils volent leur oiseau, comme on dit en fauconnerie ? Les métaphores de l’orchestre sont récurrentes dans leurs paroles, pour décrire l’expérience saisissante d’un « beau vol », symphonie qui naît de la coordination parfaite entre les différents « instrumentistes » à la chasse – humain, chien, oiseau. Mais comme l’analyse l’anthropologue Sara Asu Schroer, cela passe par la relation à un oiseau à chaque fois singulier, et un long processus de co-apprentissage dans lequel l’humain et le rapace créent peu à peu un lien. Au-delà du domaine de l’imaginaire et de songes, les vols dont il est question dans ce numéro reposent sur des relations de compagnonnage concrètes, ancrées dans des savoir-faire, et qui impliquent un « mode de vie exigeant », comme le raconte Patrick Morel qui vole tous les jours ses faucons. Il faut savoir s’accorder au monde du rapace, que l’on cherche à entraîner sans pour autant le domestiquer. Dans cette pratique se joue un certain rapport au sauvage, à travers l’oiseau mais aussi les animaux chassés. On est loin ici d’une légèreté sans corps, éthérée et poétique : elle est incarnée, elle a du poids et « fond sur le monde » comme le grand-duc qui règne sur la nuit. Aux images d’harmonie délicate, de légèreté, de tissage aux courants aériens, se mêlent dans ce numéro des histoires de prédation, de vie et de mort, d’équilibres écologiques fragiles. Si nous avons choisi de ne pas centrer le propos sur les symboles associés aux oiseaux de proie, pourtant foisonnants, c’est pour chercher à mieux saisir les enjeux des relations entre humains et rapaces, au fil de l’histoire longue de la fauconnerie et de celle, plus récente, de leur conservation. Cette enquête a fait émerger les liens et les tensions entre ces deux mondes, à travers notamment des figures de fauconniers passionnés qui ont été témoins de l’effondrement des populations au milieu du xxe siècle. Les actions comme la réintroduction de vautours nés en captivité, menées par le Fonds d’intervention pour les rapaces créé par Jean-François Terrasse et son frère en 1968, témoignent des relations complexes et changeantes avec des espèces longtemps considérées comme des nuisibles à détruire.

La question de la cohabitation, parfois difficile, dans des territoires partagés se pose encore aujourd’hui. Mais si « personne ne veut protéger ce qu’il n’aime pas, et qu’on ne peut pas aimer ce qu’on ne connaît pas », comme le formule Helen Macdonald, l’enjeu est sans doute de commencer par apprendre à connaître les rapaces, et d’abord, apprendre à les voir, ce à quoi nous invite l’historienne de l’art Estelle Zhong Mengual : « jizzer » un rapace en vol permet de lire dans sa forme une certaine manière d’être « indissociable de l’air, des flux, du vent », un mode d’existence bien à lui qui est le produit de l’histoire de ses relations au milieu. Ce numéro propose une plongée dans leurs mondes aériens, à travers les récits de ceux qui ont appris à les voir, à les connaître et à chasser avec eux.

Petite déjà, Helen Macdonald rêvait la nuit de rapaces en vol… Les rêves de qui a appris à les voir ne sont-ils pas faits d’une gamme plus riche d’allures et de styles de vol ? 

comité éditorial

Pierre de Boisguilbert,

François Chemel,

Andrée Corvol-Dessert,

Philippe Dulac,

Christine Germain-Donnat,

Jacques Glénat,

Yves d’Hérouville,

Jean-Michel Leniaud,

Anne Simon

contact (fondation françois sommer)

Anne de Malleray

Directrice de collection

a.demalleray@chassenature.org

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